Relâchement de la prévention chez les gays: la chronique de Serge Hefez sur Libération.fr et ma réponse
"Bien des hypothèses méritent d’être examinées pour expliquer ce relâchement chez ceux-là même qui ont forgé toute l’infrastructure associative de lutte contre la maladie, et impulsé l’essentiel de la dynamique de la prévention : fatigue du maintien du préservatif sur le très long terme, moindre inquiétude liée à l’efficacité grandissante des traitements. C’est vraisemblablement exact. Il est cependant un aspect des prises de risque peu analysé qui tient à mon sens à un changement profond des représentations de l’homme homosexuel.
Je m’appuierai sur le témoignage de Jules que j’ai rencontré quelques semaines après sa séroconversion. Jules a, comme beaucoup, épuisé son énergie adolescente à lutter contre l’homophobie quotidienne, et contre tous les démons qu’elle agite, à commencer par le dégoût de soi-même, jusqu’à trouver le courage de faire son «coming out». Qui, heureusement pour lui, s’est plutôt bien passé. Ce qui n’enlève rien aux tourments et aux angoisses qu’il a dû affronter pour parvenir jusqu’à cette «délivrance».
Mais la deuxième épreuve à laquelle Jules a été confronté, à l’orée de sa vie d’adulte, c’est la découverte de l’univers vers lequel ses chemins l’ont mené… Dans le milieu qu’il a choisi, il va apprendre que pour être gay, il doit être en forme. Sexy. Musclé. Bronzé. Il va apprendre à sourire, mais pas trop. À provoquer les regards, susciter l’envie, sentir le désir. À aller au club de gym pour augmenter ses pectoraux et ses abdos. À prendre des anabolisants pour que ça gonfle plus vite. À se tailler la barbe, se raser les aisselles, le ventre, le dos, le sexe. Choisir le bon jean, le bon tee-shirt, la bonne couleur, la bonne longueur de manches. Boire un premier verre au bon endroit, mater, se faire mater, draguer, se faire draguer… Découvrir tous les trucs qui font bander, tenir des nuits entières : les poppers, les anneaux, le viagra, la coke, l’exta… Découvrir les réseaux Internet, les rencontres à l’aveugle, les saunas, les back-rooms et les dark-rooms, l’excitation constante, qui ne doit pas s’arrêter, jamais, jamais…
Quand il me raconte ces tranches de vie, souvent avec épuisement, Jules me fait penser à ces samouraïs toujours prêts au combat mais que la vue d’une fleur de cerisier pouvait faire pleurer. Guerrier bardé de muscles, cuirassé jusqu’aux dents, son sexe en érection comme une arme de combat, pour protéger un cœur d’une extrême sensibilité. C’est avec cette armure, cœur protégé, qu’il va au contact sexuel de l’autre… Les hétéros homophobes qui se gaussent de leur féminité devraient y regarder à deux fois : chez beaucoup de gays, le désir d’être un homme désiré par un homme décuple surtout la virilité…
On est bien loin de La cage aux folles. Curieux retournement pour ceux que la Psychopathia Sexualis du XIXe siècle décrivait en termes d’une «âme de femme dans un corps d’homme».
Dans certaines circonstances, l’univers gay est un univers guerrier, qui met en jeu des fantasmes assez rigides de virilité toute-puissante dans des affrontements dont on finit tôt ou tard par sortir blessé : pas assez beau, pas assez jeune, pas assez bandé, pas assez musclé, pas assez désirable…
Ces blessures en ravivent bien d’autres, des rejets plus précoces, et font le lit d’une dépression larvée. Dans ce contexte, se protéger n’est pas toujours une priorité. Dans ce monde hyper-masculin et très codifié, les hommes gomment une dimension féminine que bien des hétéros apprennent paradoxalement à laisser vivre en eux, et jouent à être des hommes. Et donc, repoussent le plus loin possible les limites du risque.
Car les prises de risque, excès de vitesse, excès d’alcool, excès de violence, quête de sensations fortes, sont des caractéristiques typiquement masculines. Dans La Fureur de vivre, celui qui lâchait le volant le dernier au bord du gouffre était un vrai mec. Les chiffres du sida en sont la preuve : sur fond de «un homme n’a pas peur, et pas mal» et «le premier qui lâche est un lâche», les pratiques dangereuses se multiplient et font des ravages dans ces milieux où la confrontation d’homme à homme redouble les valeurs viriles et le taux de testostérone…" • Serge Hefez •
En vieux militant de la lutte contre le sida et aussi en vieux séropo, je suis en partie d'accord avec ton analyse. Mais en partie seulement. Le monde gay que tu décris est circonscrit à quelques pâtés de maison dans le Marais et ne représente pas le quotidien de la plupart des gays. Lorsque je travaillais à Têtu, j'ai pu mener à plusieurs reprises des sondages sur la fréquentation des établissements de sexe et il en ressortait que la grande majorité des répondants ne fréquentaient pas les lieux communautaires. Tu évoques l'image "il faut être beau, bronzé, sexy" pour être gay. Serait-il préférable que la presse véhicule l'image inverse? J'ai envie de croire que nous ne sommes pas dupes de cette image et que comme les femmes, nous ne nous laissons pas enfermer dans ce carcan. Même si c'est parfois une vraie pression sur les individus. Mais expliquer les prises de risque et les contaminations par cette analyse du milieu gay me semble un peu court. C'est peut être vrai pour quelques uns et encore. Les couvertures de magazine ou les saunas ne sont pas l'essentiel de la vie quotidienne des gays. Je lisais hier un article du New York Times sur Jersey City. C'est la ville en face de New York, de l'autre côté de l'Hudson. L'état du New Jersey a une des législations les plus en pointe des États-Unis vis-à-vis des gays, qui peuvent se marier et sont protégés des discriminations. Pourtant, beaucoup d'homos interviewés témoignent de leurs difficultés à vivre au grand jour au quotidien par crainte des quolibets, des réactions négatives voire des violences. Près de 40 ans après les premières manifs d'homosexuels, c'est cette réalité, poisseuse, de l'homophobie toujours vivace et d'une peur intériosée, qu'elles et ils décrivent. Mais encore un mot: nous les militants n'avons peut-être pas su (voulu?) trouver les mots pour poursuivre le combat de la prévention. Nous ne devons jamais être complaisants vis-à-vis du virus, toujours rappeler qu'une contamination est un drame irratrappable et que faute de mieux, la capote reste le seul moyen de se protéger du VIH. Et de protéger les autres. Et tant pis si on me dit que je suis ringard.
Bien à toi.